L’Île d’Aix et ses graffitis

Une île au charmes multiples

L’Île d’Aix est l’une des cinq îles de la côte charentaise avec l’Île de Ré, l’Île d’Oléron, l’Île Madame, l’Île de Nôle (à la pointe de Bourcefranc-le-Chapus). Longue de 3 kms et de 600 mètres dans sa partie la plus large, l’île est accessible en bateau depuis la pointe de la Fumée, à Fouras (voir un reportage de France 3 à ce sujet). On peut aussi s’y rendre en empruntant un bateau inter-îles depuis La Rochelle et faire une halte à l’Île d’Aix comme sur l’une ou l’autre des étapes de la croisière.

Seuls les véhicules à moteur de quelques résidents de l’Île sont autorisés à y circuler. Les visiteurs s’y déplacent donc à pied ou à vélo, profitant ainsi du charme de cette île pittoresque, plus encore pour les chanceux qui y séjournent quand le flot des touristes a regagné Fouras en soirée. Le village avec ses maisons basses aux volets colorés et ses roses trémières est charmant. Quant aux paysages côtiers, ils diffèrent selon la façade où l’on se trouve. Criques, plages, rochers, zones ostréicoles s’y succèdent, si bien qu’en quelques kilomètres, on découvre des points de vue que l’on prend plaisir à voir se renouveler.

Si l’on peut venir à l’Île d’Aix pour s’y détendre, on peut aussi y venir pour son patrimoine historique. Celui-ci est notamment marqué par les traces qu’y a laissées Napoléon Bonaparte, par exemple en ordonnant, après un passage dans l’Île en 1808, un renforcement des fortifications pour contrer les Anglais. D’ailleurs, Napoléon Bonaparte séjourna dans l’Île d’Aix plusieurs jours en 1815 ‒ dans une maison qu’il avait fait construire et qui est aujourd’hui transformée en Musée Napoléonien ‒ avant de se rendre aux Anglais qui le conduisirent à Sainte-Hélène où il mourut en 1821. Pas étonnant donc que la place de laquelle partent deux rues principales de l’Île – la rue Gourgaud et la rue Napoléon – s’appelle la Place Austerlitz…

Quant à ceux qui sont intéressés par les graffitis anciens, ils trouveront leur bonheur en plusieurs endroits de l’Île… Déjà, à proximité de la porte à pont levis que l’on emprunte pour entrer dans l’Île. À cet endroit, un mur en est couvert ; c’est celui qui figure sur l’affiche ci-dessous, présentant une exposition consacrée aux graffitis. Et si l’on s’enfonce dans l’Île, on en trouve aussi dans le Fort Liédot, surtout sur les parois du chemin de garde, en haut de l’édifice.

L'arrivée des moines de Cluny au XIe siècle

L’occupation de l’Île est probablement ancienne. En attesteraient les silex retrouvés et un sarcophage qui remonte à la période de l’âge de fer. En attesteraient aussi, mais pour une période plus récente, des sépultures romaines découvertes sur l’Île. Pour plus d’informations, voir le site : https://gefaix.pagesperso-orange.fr/Histoire.html.

C’est au XIe siècle que des moines de l’abbaye de Cluny s’installèrent à l’Île d’Aix, le seigneur de Châtelaillon, Isembert de Châtelaillon, leur en ayant fait don. Une église – Saint-Martin – et un prieuré furent alors édifiés et la communauté monastique resta sur l’Île pendant trois siècles environ. Au XIVe siècle, au moment des guerres de religion, les moines furent chassés et le monastère et l’église détruits. Seule reste de ces premiers édifices une très jolie crypte toujours ouverte à la visite.

D’ailleurs, au cours de la période précédant le départ des moines, l’Île passa alternativement des mains des Français à celles des Anglais, et vice et versa, les uns et les autres se disputant le lieu. En effet, c’est l’estuaire de la Charente qui séparait alors la Saintonge française de celle anglaise. Or, l’Île d’Aix est située à l’extrémité nord de l’estuaire ; une situation géographique peu favorable pour la population de cette île qui vit plusieurs fois son village détruit.

L'Île d'Aix au coeur d'un système défensif

C’est au XVIIe siècle, lors de la création du port et de l’arsenal de Rochefort (Colbert, 1666), que le lieu trouva une relative stabilité. En effet, l’Île d’Aix mais aussi les Îles de Ré et d’Oléron eurent alors pour mission de défendre le site stratégique que représentait Rochefort, mais aussi les villes de La Rochelle et de Brouage, en empêchant l’accès à l’estuaire de vaisseaux ennemis. Sur chacune d’elles, des citadelles furent édifiées, l’ensemble intégrant un vaste réseau de fortifications conçues par l’ingénieur Vauban dont font aussi partie des forts (Louvois – face à l’Île d’Oléron, Lupin et La Pointe – au nord et au sud de l’estuaire) ainsi que Fouras et l’Île Madame.

En 1704, les travaux – fortifications et tracé du village sur l’Île – donnent un premier aperçu des moyens de défense dont le lieu est doté. Ils seront complétés plusieurs décennies plus tard, après que les Anglais aient à nouveau envahi l’île (1757). Cette fois-ci, ce sont « le marquis de Montalembert, l’un des précurseurs de la fortification moderne, ainsi que le célèbre Choderlos de Laclos, capitaine au corps royal du Génie, mais plus fameux pour avoir écrit les Liaisons dangereuses » qui seront envoyés sur place par Louis XVI (voir : https://musees-nationaux-malmaison.fr/musees-napoleonien-africain/a-histoire-de-lile-daix).

 

 

Des décennies plus tard, les ouvrages demandés par Napoléon furent ajoutés à cet ensemble : le fort Boyard, que l’on peut voir quand on se dirige vers l’Île d’Aix et qui est au centre du jeu télévisé au titre éponyme ; le fort Saumonards dans l’Île d’Oléron, racheté par Xavier Niels – co-directeur du Monde et patron de Free – en 2019 ; le Fort Liédot, situé au nord-est de l’Île d’Aix, dont les travaux commencèrent en 1810 pour s’achever en 1834 (voir : https://www.sudouest.fr/2019/01/25/ile-d-oleron-xavier-niel-a-achete-le-fort- des-saumonards-5763595-1542.php). 

Les graffitis à l'entrée de l'île

Après avoir débarqué, les visiteurs rejoignent la Place Austerlitz, au fond de laquelle sont concentrés quelques boutiques, restaurants et cafés. Sur la gauche, après avoir emprunté le pont levis, une petite halle construite en calcaire de Crazannes jouxte l’entrée du bourg. Sur son mur, des noms, des prénoms, des signes (dont sans surprise des ancres marines) et des dates y figurent. Ces dates courent sur une trentaine d’années, c’est-à-dire entre la fin du XIXe siècle et le premier quart du XXe siècle. Il est délicat de risquer une interprétation qui a toutes les chances d’être fautive. Tout au plus peut-on souligner le soin apporté à la plupart des gravures et qui est porteur de sens.

On peut en effet faire l’hypothèse qu’il était important pour les graveurs de marquer de leur empreinte ce lieu qui correspond à l’entrée dans le bourg. En outre, les gravures sont pour certaines si soignées que leurs auteurs paraissent avoir disposé de temps pour le faire. Peut-être certains d’entre eux faisaient-ils partie des garnisons qui ont été accueillies sur l’île et trompaient-ils leur ennui, par exemple lors de tours de garde ? Que ces tours de garde se déroulent d’ailleurs à l’entrée de l’île ou dans le fort…

Ce qui peut expliquer que le nom « Lespinasse », auquel est ajoutée la date du 24 juin 1904 et qui figure sur ce mur, soit également présent au Fort Liédot, accompagné du prénom « Albert ». Peut-être qu’aux alentours de l’année 1904, Albert Lespinasse a séjourné sur l’Île en tant que soldat de la garnison ?

Le Fort Liédot

C’est en 1808 que Napoléon Bonaparte commanda la construction d’un Fort en partie enterré, et qu’il voulait « indestructible et imprenable ». Le Fort devait donc défendre le site et protéger les habitants de l’île qui devaient pouvoir s’y réfugier en cas de besoin. Napoléon Bonaparte en dessine même les premières esquisses et en prévoit l’implantation dans la partie haute de l’Île, au nord-est de celle-ci. D’où son premier nom, le Fort de la Sommité.

En 1812, le Fort change de nom et adopte celui de François Liédot, un officier de l’armée française, mort cette même année au combat, lors de la campagne de Russie.

Si le Fort n’a jamais été utilisé à des fins défensives, en revanche, comme cela fut le cas pour d’autres forts de la côte charentaise, il a servi de prison à différents moments de son histoire : en 1854, à l’occasion de la guerre de Crimée, pour un millier de soldats russes et leur famille ; en 1871-1872, pour des communards avant qu’ils ne soient conduits en Nouvelle-Calédonie ; en 1917, pour 81 soldats du corps expéditionnaire russe qui avaient été envoyés sur le front français en échange de matériel militaire et qui se mutinèrent au camp de La Courtine (Creuse) ; entre mars 1959 et mai 1961, pour Ahmed Ben Bella, responsable FLN (Front de libération national) et futur premier président de l’Algérie, ainsi que quatre de ses compagnons : Hocine Aït Ahmed, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf. Un article de Sud-Ouest« Quand Hocine Ait-Ahmed était prisonnier dans l’Île d’Aix » – évoque ce sujet et dans sa version en ligne, on peut consulter un reportage de 1993 dans lequel des habitants de l’île évoquent les souvenirs qu’ils ont gardés des personnalités rencontrées.

Au début du XXe siècle, le Fort a également accueilli une garnison de 150 à 200 hommes. Et, entre 1948 et 1958 et entre 1962 et 1980, ce sont des enfants qui ont séjourné en ce lieu dans le cadre des œuvres sociales de l’Armée.

Les graffitis du Fort

Les graffitis qui ont été déposés sur les murs témoignent de la présence de certains de ces résidents ou visiteurs. On y lit des relations sentimentales, des évocations poétiques, érotiques même…

Un graffiti a même été tracé par un soldat russe pendant la Première Guerre mondiale. En 2019, lors de l’exposition sur les graffitis qui s’est tenue au Fort, les visiteurs devaient retrouver des graffitis dont celui-ci.

Mais dans le Fort, on trouve surtout des graffitis gravés par des soldats qui mentionnent d’ailleurs la classe à laquelle ils appartiennent, parfois même en précisant la durée de leur séjour au Fort.

Figurent aussi des croix tracées à côté de noms au sujet desquels on peut faire l’hypothèse qu’il s’agissait de sujets décédés auxquels les graveurs rendaient hommage.

Contrairement au mur d’entrée, peu de graffitis ont été gravés sur ceux déjà déposés. En effet, hormis quelques-uns qui sont dessinés sur des traces plus anciennes, les graffitis occupent un emplacement qu’ils n’ont pas perdu avec le temps. Comme si d’un graveur à l’autre et au-delà des décennies, la déclinaison de l’identité de chacun était respectée.

Quoi qu’il en soit, les graffitis font désormais partie du Fort. Ainsi acquièrent-ils une fonction patrimoniale au même titre que le lieu qui leur a donné vie..

Sources

Accès : https://www.iledaix.fr/Les-personnages-celebres. Consulté le 2/11/19.
Accès : https://www.bernezac.com/Aix.html. Consulté le 2/11/19.
Accès : https://musees-nationaux-malmaison.fr/musees-napoleonien-africain/a-histoire-de-lile-daix. Consulté le 2/11/19.
Loïc Oui, 2012, « Les fortifications du littoral atlantique, l’exemple du Fort Liédot », criminocorpus. Accès : https://criminocorpus.hypotheses.org/7324. Consulté le 2/11/19.
Film Cap Sud-Ouest – France 3, Ile d’Aix, idylle en mer, 2016. Accès : https://www.youtube.com/watch?v=Ti7U8Pk4kFg

2 réflexions sur “L’Île d’Aix et ses graffitis”

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