Des graffitis sur le gisant d’Antoine de Vaudémont et de Marie d’Arcourt (Église Saint-François-des-Cordeliers à Nancy)

Les monuments funéraires de l'Eglise Saint-François-des-Cordeliers

 

 

Située en Vieille-Ville à Nancy, à côté du Palais ducal, l’Église Saint-François-des-Cordeliers abrite les tombeaux, monuments funéraires ou gisants des Ducs de Lorraine.

Construite au XVe siècle (entre 1477 et 1484) à l’initiative de René II, elle rend hommage à la victoire de ce dernier « contre Charles le Téméraire, mort aux portes de la ville en 1477 » (https://fr.anecdotrip.com/anecdote/les-tombeaux-de-leglise-des-cordeliers-de-nancy-par-vinaigrette)..

D’ailleurs, un monument funéraire aujourd’hui incomplet y fut érigé pour lui rendre hommage. Ceci à la demande de sa femme, Philippe de Gueldre, en 1508. Il en reste aujourd’hui l’enfeu sculpté par Mansuy Gauvain et peint par l’enlumineur Pierquin Fauteret, la statuaire ayant pour sa part été détruite lors de la Révolution française et la copie de celle-ci ayant disparu, un siècle plus tard, au XIXe siècle.

Le gisant de Philippe de Gueldre est également admirable. Sculptée par Ligier Richier, cette œuvre associe un marbre noir pour représenter le vêtement religieux, et un marbre blanc pour souligner le visage et les mains. Il rend hommage à la vie de cette femme pieuse qui, après la mort de son mari, s’est retirée au couvent des Clarisses à Pont-à-Mousson. Elle y vécut des années de recueillement qui lui valurent le titre de Bienheureuse par l’Église catholique

Evidemment, l’histoire de chacun des monuments de ce lieu mériterait qu’on s’y arrête et si j’en distingue un ici le gisant d’Antoine de Vaudémont (1400-1458) et de Marie d’Arcourt (1398-1476) , c’est pour des raisons qui ne sont pas celles de sa facture ou de ses qualités artistiques, mais pour les témoignages de leur passage qu’y ont gravés des hommes et des femmes pendant plusieurs siècles.

Le gisant d'Antoine de Vaudémont et de Marie d'Arcourt

Décédé en 1458, Antoine a été inhumé dans la collégiale de Vaudémont (détruite en 1762), située à proximité de l’église Saint-Gengoult de Vaudémont (pour sa part construite en 1748). Et si son épouse fut ensevelie à Harcourt, son cœur le fut quant à lui à côté de la dépouille de son mari. La vie d’Antoine de Vaudémont fut marquée par des conflits, lui qui briguait le duché de Lorraine, ce à quoi il ne put accéder.

Le gisant représente donc les époux allongés l’un à côté de l’autre. Il est posé sur un cénotaphe qui « présente une face sculptée de style gothique composé de six statuettes assises, de face, sous des dais géminés surmontés de pinacles et de gables fleuronnés » (voir ce qu’en décrit Gérard Giuliato : http://documents.irevues.inist.fr/bitstream/handle/2042/56494/ANM_2012_111.pdf?sequence=1).

Une épée longe le corps d’Antoine de Vaudémont, entre sa femme et lui-même, tandis que, de l’autre côté, une dague de 25 cm est posée. Un chien est allongé aux pieds de Marie d’Arcourt, un lion aux pieds d’Antoine de Vaudémont : une disposition conforme aux représentations des gisants depuis le XIIe siècle : le chien pour guider vers la mort ; le lion pour symboliser la force du guerrier, du chef, de l’homme de pouvoir…

Comme l’indique le texte figurant à proximité du gisant, celui-ci déménagea deux fois : une première après la destruction de la collégiale de Vaudémont en 1762 quand il fut transféré au prieuré de Belval, à Portieux, dans les Vosges ; une seconde et dernière fois, dans l’Eglise des Cordeliers (en 1819).

Un gisant très "visité" !

Il est difficile de savoir précisément quand les graffitis qui figurent sur ce gisant ont été gravés, car évidemment, tous ne sont pas datés. Toutefois, si l’on s’en tient aux dates (quand elles sont précisées), elles correspondent plus particulièrement à la première demeure de celui-ci. En effet, si les dates vont de 1590 (avec les noms de George Lambert et de Jeane Villiers) à 1947 (14-9-47 pour l’un, 1947 précédé du nom Soulanges pour l’autre), elles sont concentrées sur les XVI, XVII et XVIIIe siècles, avec un nombre plus important pour ce dernier. Ce qui correspond donc à la période où le gisant était exposé à la collégiale de Vaudémont (jusqu’en 1762).

Prénoms, noms, symboles religieux, dates figurent sur toutes les parties des corps, qu’il s’agisse de celles recouvertes par les vêtements ou de celles qui sont à nu (le visage ou le cou). Quant au chien qui repose sous les pieds d’Anne d’Arcourt, lui aussi comporte des graffitis.

Certains graffitis ont même demandé une certaine habileté de la part de leur auteur, par exemple quand l’inscription figure en un endroit difficile d’accès (les plis du drapé de la robe par exemple) ! Des dispositions et particularités qui ont demandé du temps à leur auteur et qui donnent à penser que le gisant était totalement accessible et que les “visiteurs” qui s’en approchaient pouvaient laisser libre court à leur souhait de graver leur empreinte sur la sculpture.

Des signes religieux...

De façon logique, des signes religeux ont été gravés sur les gisants : des croix, le mot “Amen”, une échelle… Concernant cette marque, Christian Montenat et Marie-Laure Guihot-Montenat expliquent – dans Prières des murs. Graffitis anciens (XVIIe-XVIIIe siècles) aux murs extérieurs des églises Picardie, Normandie, Île de France – qu’elle ne renvoie pas à un objet utilitaire mais à “un objet-symbole souvent présent dans l’iconographie religieuse, surtout à partir de la Renaissance et jusqu’au XIXe siècle”. Selon ces deux chercheurs : “L’échelle est un symbole clair d’ascension spirituelle, les barreaux suggérant les degrés de la sanctification. L’échelle assure la montée de la terre vers le ciel, passant par le sacrifice de la Rédemption sur la Croix” (ibid. : p. 104).

Des temporalités croisées

La superposition de graffitis, tracés à différentes époques bien que surtout entre le XVIe et le XVIIIe siècles, témoigne d’un rapport changeant à l’oeuvre montrée. Si celle-ci a pu être accessible pendant des siècles et que des personnes ont pu la manipuler et y déposer des traces de passage, il serait non seulement impossible aujourd’hui de griffonner un nom ou un signe sur le gisant, mais il serait également impossible de le toucher…  Ainsi celui-ci n’est-il plus le seul symbole du défunt auquel il est rendu hommage mais une oeuvre d’art dont on admire les formes esthétiques mais aussi les traces et leur valeur testimoniale.

D’ailleurs, en certaines circonstances, ces traces ont pu servir d’indices pour retrouver le lieu de provenance du gisant retrouvé. Ce fut ainsi le cas d’une tête de gisant en marbre qui a été mise aux enchères en décembre 2014 et qui s’est révélée être celle du gisant de la reine Jeanne de Bourbon, l’épouse du roi Charles V, morte en couche en 1378. Si l’identification de celle-ci a été rendue possible, c’est notamment grâce aux  traces laissées sur cette tête et qui ressemblaient à celles du gisant de Charles V conservé dans la Basilique Saint-Denis [pour plus d’informations, lire un article de l’Express.fr].

Indéniablement, les graffitis sont dotés d’un pouvoir testimonial. Reste en revanche à savoir en déchiffrer le sens. Là est une autre histoire…

2 réflexions sur “Des graffitis sur le gisant d’Antoine de Vaudémont et de Marie d’Arcourt (Église Saint-François-des-Cordeliers à Nancy)”

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