Dans l’Église Saint-Pierre-de-Sales de Marennes…

Pour lire la version longue de cet article, voir « Dans l’église Saint-Pierre-de-Sales de Marennes. Des métiers et corporations gravés », dans Béatrice Fleury et Jacques Walter, dirs, Lire des vies (2) L’approche biographique en lettres et en sciences humaines et sociales, Presses universitaires de Nancy – Éditions universitaires de Lorraine, 2021, p. 105-130.

Au Moyen-Âge, les îles de Marennes regroupaient une série de petites îles et presqu’îles boisées entourées de marais (Berger-Wagon, 2013). Le sel y fut longtemps la principale richesse. La première église bâtie en ce lieu fut confiée à la protection de Saint-Pierre et appelée Saint-Pierre-de-Sales, de l’ancien nom du bourg. Et c’est au cours des XIe et XIIe siècles que des moines défricheurs assainirent la zone pour le compte de l’ancienne abbaye bénédictine de Saintes et que l’église y fut érigée. Reconstruite au XIVe siècle, elle fut malmenée pendant les guerres de religion, à l’exception toutefois de son clocher qui résista aux assauts. L’édifice actuel se rattache donc à deux grandes périodes historiques : le clocher dont la date de construction plusieurs fois avancée est le XIVe siècle (Baudrit, 1967) mais au sujet de laquelle Yves Blomme (1987 : 182) suggère la fourchette 1490-1510 ; l’église qui correspond à la seconde (entre 1602 et 1770).

Imposant par sa hauteur (89 mètres), le clocher de l’église Saint-Pierre – classée monument historique depuis 1840 – est visible à des kilomètres à la ronde, et cela quelle que soit la direction empruntée pour approcher de la ville. Intérêt touristique, il attire des visiteurs qui escaladent ses 289 marches et accèdent à un chemin de ronde depuis lequel ils ont vue sur la zone urbaine et ses environs, dont l’estuaire.

Avant même d’y accéder, l’entrée de l’église porte des marques de passages tracées au fusain… Une expérience visuelle qui préfigure celle que connaît le visiteur quand il emprunte l’escalier.

Un escalier couvert de graffitis !

Les gravures, signes ou dessins qui abondent dans l’escalier racontent la grande fréquentation d’un lieu et le souhait de beaucoup d’y laisser une marque de passage. Ce désir se manifeste par la diversité des motifs gravés au cours de périodes différentes dont, entre autres sujets, un « bonhomme » aux traits enfantins, le profil de Popeye, un ange, un chat…

Parmi l’ensemble de ces traces, beaucoup concernent l’évocation de métiers. Plusieurs cas sont clairement libellés par les scripteurs (un ouvrier boulanger, des compagnons cordiers…), d’autres sont matérialisés ou symbolisés par un signe ou un objet (rosace, fer à cheval, bateau…).

Si ces inscriptions courent sur cinq siècles environ, la datation de la plupart est difficile à préciser, à moins évidemment que leurs auteurs aient gravé une date mais avec des inconnues : s’agit-il du décès d’une personne ? De la date de sa naissance ? Du jour de son passage en ce lieu ? Ou s’agit-il de tout autre événement qu’un sujet aurait ressenti le besoin de porter à la connaissance d’autres personnes ? Quoi qu’il en soit, quand les dates sont mentionnées, elles se réfèrent plus fréquemment aux XVIIe, XVIIIe, XIXe et XXe siècles. Une donnée qui correspond à ce que l’on trouve en de nombreuses autres églises.

Plusieurs gravures se distinguent des autres parce qu’elles sont bien conservées ou parce qu’elles ont été précédemment surlignées. Mais il en est de nombreuses autres que l’on devine sans pour autant être en mesure de les identifier. Les siècles sont passés par là, les hommes aussi. Car si les traits effacés confirment l’érosion du support, les gravures superposées témoignent quant à elles de l’importante fréquentation de cette cage d’escalier et du chemin de ronde, et au-delà et à certains moments de son histoire, de la ville elle-même.

De toute évidence, cet escalier a vu passer de nombreuses personnes qui, pendant plusieurs siècles, ont gravé une fraction de leur identité : un objet, un ou des signes, un métier, des dates, mais aussi bien évidemment un patronyme ou des initiales…

Des signes de bâtisseurs

La densité et la diversité des gravures figurant dans cette église et qui correspondent à des métiers sont probablement à relier à l’ambition du chantier de construction mais aussi à sa très longue durée. Car il faut non seulement considérer la construction du clocher mais également les travaux de réfection de celui-ci ainsi que les phases de reconstruction entre 1602 et 1770. En considérant la totalité de ces périodes, ce sont certainement des centaines d’ouvriers qui ont fréquenté le site, beaucoup d’entre eux ne séjournant d’ailleurs sur place que pour les besoins de ce chantier. En témoignent peut-être ces marques enchevêtrées de tailleurs de pierre.

Contrairement au A très présent sur plusieurs surfaces, on peut également voir des gravures constituées de formes géométriques simples qui ne se répètent ni sur une même surface, ni sur plusieurs. Sans doute sont-elles des marques de tailleurs de pierre en lien avec la réalisation d’une tâche.

On remarque également des marques plus élaborées, formées à partir de signes géométriques. Catégorisée comme étant de type germanique, leur graphie associe une ligne verticale qui comporte, la plupart du temps, une croix en son sommet et une assise à sa base. Ces marques peuvent également comporter  des éléments distinctifs tels des lettres, des lignes transversales, des courbes, un fanion… qui ont pour particularité de singulariser leur propriétaire. Parfois une date ou un nom et/ou un prénom sont associés à la figure.

Ces marques sont attribuées à des compagnons qui en restent propriétaires quand ils gravissent les échelons de leur corporation et qu’ils atteignent le statut de maître. Elles attestent d’une évolution de la structuration des métiers de la pierre, à Marennes comme ailleurs. Comme celles qui sont appelées quatre de chiffre ou chiffre de quatre, elles se retrouvent aussi chez les marchands qui les utilisent pour identifier des ballots de marchandises ou des documents, mais également – par exemple – pour signaler leur demeure. Ainsi au cours des XVIe et XVIIe siècles, leur usage se répète-t-il en de nombreux endroits en Europe. Quel qu’en soit leur auteur, elles ont pour spécificité de singulariser les sujets plus que ne le faisaient les marques plus anciennes. Mais si elles sont l’expression d’un « je » qui s’affirme, celui-ci prend néanmoins place dans un collectif qui transmet des règles et contraintes, dont celles propres aux corporations professionnelles. D’une certaine façon, elles sont la traduction de la promotion d’un individu, en même temps qu’elles expriment la prégnance du cadre social dans lequel celle-ci se concrétise.

 

La distinction passe par une complexification des formes, elle passe aussi par l’utilisation des initiales de la personne. Ainsi en est-il de cette lettrine « qui associe « un poisson, une demi-fleur de lys et des rouelles » (Hugoniot, 2000). Cette lettrine – que Jean-Yves Hugoniot attribue à un « a » – peut dater du XVIIIe siècle et atteste du soin porté à l’expression de soi à travers une forme esthétisée de l’alphabet. Par cette figuration, il ne s’agit pas seulement pour son propriétaire de partager une information, mais de graver sur un mur ce qui le distingue des autres hommes de métier. À la dimension utilitaire des inscriptions plus anciennes s’ajoute une figuration esthétique qui exige de la part du professionnel à la fois une maîtrise du geste et de l’outil, mais aussi une forme d’aisance et de liberté dans l’usage de l’alphabet.

Parmi les bâtisseurs, la famille Denis

A l’entrée du beffroi comme dans l’église, figure le nom d’une famille, Denis, qui a obtenu l’adjudication de la construction des voutes collatérales de l’église  (Baudrit, 1967). Que sait-on de ces artisans ? Le nom de cette famille est présent dans deux autres édifices de la région : dans le clocher de l’Église Saint-Léger à Cognac (Jean-Jacques Denis et Jean, son père, 1764) ; dans celui de l’Église Saint-Pierre d’Oléron (1776). Dans le Bulletin de l’Institut d’Histoire et d’Archéologie de Cognac et du Cognaçais, René Crozet (1964) explique que cette famille s’est installée à Cognac au XVIIIe siècle après avoir effectué un tour de France dans le cadre du compagnonnage. Revenant sur le parcours de ces hommes, il constate qu’ils ont été tour à tour qualifiés de tailleurs de pierre, d’entrepreneurs ou d’architectes… Rien d’étonnant à cela : ces variations correspondent à des métiers qui se transforment et à des hommes dont le statut se modifie. En effet, au Moyen Âge, un tailleur de pierre, un sculpteur, un architecte, voire un entrepreneur, pouvaient être désignés par le terme de maçon, un métier qui, d’ailleurs, entretenait des liens étroits avec les charpentiers. Les métiers se sont ensuite différenciés les uns des autres, au fur et à mesure de la spécialisation des tâches même si, à chacun d’eux, correspondaient des compétences et un fonctionnement particuliers.

A ces frontières qui se dessinent entre métiers, s’ajoute un changement d’ordre géographique. En effet, jusqu’au XVIIIe siècle et au-delà, les hommes exerçant les métiers de la pierre devaient la plupart du temps se déplacer d’une ville à une autre, au gré des chantiers sur lesquels ils intervenaient, faisant ainsi circuler idées et façons de faire. Leur installation – dont celle de la famille Denis à Cognac – en un lieu déterminé confirme donc un rapport au territoire et à une identité de métier qui s’est localisée d’un côté, et qui s’est spécialisée de l’autre.

Si l’appartenance des Denis au compagnonnage ne fait aucun doute, l’identité de leur famille compagnonnique est elle aussi connue. Ceci grâce à une clef de voûte ‒ aujourd’hui posée sur le sol ‒ qui figure dans l’église et qui comporte le texte « VIVE [partie effacée] LES ANFANS DE SALOMON », les trois lettres L A R (Mathonière, 2009) encadrées de lacs d’amour, un compas et une équerre entrelacées, ainsi qu’une étoile à cinq branches. Se référant explicitement aux Compagnons tailleurs de pierre dits « Étrangers » (Coornaert, 1966 ; Berton, Imbert, 2015), le contenu de cette clef correspond à une période où les corporations pouvaient encore circuler librement.

Des marques de compagnons

Sont aussi gravées dans l’escalier du clocher plusieurs épigraphes qui sont typiques des dénominations utilisées dans le cadre du compagnonnage. À chaque prénom de ces inscriptions est associé un nom symbolique, fondé sur des « qualités » et « propriétés » de leur auteur : une dénomination correspondant à un « nom de baptême » qui est attribué à un compagnon par ses pairs lors de son initiation. Ainsi faisons-nous notamment la connaissance de Coeur Zélé le Saintonjois et de Coeur Jolibois le Bourbonnais. Ces épigraphes datent du XIXe siècle et sont en phase avec un compagnonnage qui reste attaché à la reproduction et à la perpétuation de ses traditions. Des valeurs que confortent à la même époque l’action et les livres (dont Mémoire d’un compagnon, 1855) d’Agricol Perdiguier qui s’efforce de pacifier les relations entre compagnons mais aussi de valoriser leur travail et leurs qualités.
 

Ainsi graver son identité sur le chemin de ronde, là où la vue est impressionnante, a peut-être été vécu comme un accomplissement, similaire à celui qui s’exprime en des lieux référentiels, dans le cadre du rituel de passage que représente le Tour de France des compagnons.

Pendant 500 ans, des centaines de personnes dont des artisans ont gravé des signes identitaires sur les parois du clocher de l’église de Marennes. De la sorte, se croisent et se mêlent en ce lieu le récit miniaturisé de toutes ces vies et celui à large portée de l’évolution sociale des métiers mais aussi de la région et des interrelations au sein de celle-ci.

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