Des graffitis dans le château fort de Saint-Jean-d’Angle (17)

 

On vient au Château de Saint-Jean d’Angle pour le dépaysement, le plaisir, une plongée dans le temps… Mais on n’y vient pas pour apprécier des graffitis que, probablement, beaucoup ne remarquent pas, si ce n’est distraitement. Et pourtant. En différents endroits de la bâtisse, on peut découvrir des signes, des phrases, des noms qui interrogent et au sujet desquels on sait peu. Qu’à cela ne tienne ! Comme le font les pierres, eux aussi racontent une histoire ; celle d’un lieu façonné par un contexte social particulier et par une longue période d’oubli –  relative toutefois – et une autre, de renaissance, providentielle.

Sortie d'oubli

À Saint-Jean d’Angle (691 habitants en 2019), un village de Charente-Maritime qui surplombe des marais, un château fort – classé monument historique depuis 1994 – est ouvert à la visite. Sa réhabilitation a commencé en 1995. Elle est l’œuvre d’un entrepreneur passionné d’Histoire, Alain Rousselot, qui s’est vu décerné plusieurs prix dont, en 1998, celui de l’Académie de Saintonge, le prix Chanoine Tonnellier, qui récompense « les actes de sauvegarde du patrimoine de [la] province ». Le texte rendant alors hommage au travail réalisé est tout à fait éclairant. En évoquant l’état dans lequel se trouvait le château lors de son acquisition, il atteste de l’effort accompli : « Sur la route de Pont-l’Abbé d’Arnoult, à Saint-Jean-d’Angle, on était habitué à deviner la silhouette d’une ruine. Quand on s’en approchait, elle se profilait comme un sarcophage de lierre. Les rares visites qu’on pouvait y faire, grâce notamment aux Vieilles Maisons françaises, permettaient de découvrir derrière des douves tourbeuses, les restes d’un château XIIe-XVe, avec quelques belles sculptures, des escaliers qui débouchaient sur le vide ou s’enfonçaient vers des éboulements. Des surplombs de pierres inquiétants dissuadaient les curieux de s’attarder. On pouvait raisonnablement penser que le lierre et les gelées achèveraient un prochain hiver de disjoindre les vieux murs crevassés et que le château, oublié, s’affaisserait sur lui-même dans une mort inéluctable: les dommages semblaient avoir atteint une ampleur irréversible. Or il s’est trouvé un homme de Saintonge, vous, Alain Rousselot, qui, dans un coup de folle passion pour ce moribond au prestigieux passé, percevant ce qu’il pouvait encore redevenir, a voulu, à tout prix, et tout de suite, changer son destin. »

Les photographies présentant l’avant-après des travaux réalisés montrent l’ampleur de ce projet ambitieux qui a redonné vie à un château si singulier. Ainsi deux autres prix ont-ils été décernés en 2013 à Alain Rousselot pour saluer la qualité de la restauration : le grand prix des Vieilles maisons françaises et celui de la Fédération européenne du patrimoine culturel, Europa Nostra.

Panneau explicatif des travaux engagés dans le château

Aujourd’hui géré par Alain Rousselot, fils d’André, le château fort offre aux visiteurs une approche ludique et pédagogique de la vie en ce lieu ‒ et ailleurs ‒ en invitant à y découvrir, dans l’enceinte ou dans un parc de quinze hectares environ, quelques facettes du monde médiéval : le logis, la justice, la santé et le goût avec un jardin de plantes médicinales et un autre de plantes aromatiques, une roseraie, la guerre, l’imaginaire…

Dans un article de L’Hebdo Courrier (« L’invité : André Rousselot ressuscite un château fort », 23/05/2018), l’actuel propriétaire, photographié avec sa femme Chantal Rousselot, explique comment l’ouverture du château à un large public a permis que le site reste dans la famille.

Désormais, le visiteur vient donc à la rencontre d’un château fort, nommé aussi château de Mélusine (voir le site internet du lieu : https://www.chateausaintjeandangle.fr/index.php), en référence à la légende qui entoure la famille Saint-Gelais de Lusignan qui en fut propriétaire pendant plusieurs siècles et dont le récit figure dans Le Château fort de Saint-Jean d’Angle aux Productions du Pertuis (2016).

La visite

On accède au château en empruntant un pont de pierre qui enjambe des douves alimentées par des sources. Comme on peut le lire sur un panneau d’information, ce château fort est une « forteresse coquillage » que l’on qualifie aussi de « forteresse coquille » ou, si l’on traduit l’appellation anglaise Shell-keep, de « donjon-coquille ». On retrouve quelques rares exemples de ce type de forteresse en France – telle la Maison forte de Mornay (XIIe puis XIIIe siècles) – ou en Angleterre. Pour le château de Saint-Jean d’Angle comme c’est le cas de la Maison forte de Mornay, la première construction date de la fin du XIIe siècle (1180).

Erigée pour remplir un usage défensif et à l’initiative de Guillaume de Lusignan – issu d’une puissante famille du Poitou – et Denise d’Angle, la bâtisse comporte des douves et des enceintes et constitue un bel exemple « d’architecture militaire médiévale ».

La région faisant alors commerce du sel, le château veille en effet sur les marais salants que, du fait de sa disposition, il domine. Ainsi sa mission est-elle de protéger les populations et les biens. À noter que, quand bien même le couple n’a pas d’enfants, le château est resté dans la famille Lusignan, puis dans la famille Saint-Gelais de Lusignan.

Sans surprise, le château fut au cours des siècles le témoin de troubles importants dont la guerre de cent ans (1337-1453), les guerres de religion (1562-1598) et la Fronde (1648-1653) qui expliquent, en partie tout au moins, certains de ses aménagements et transformations. Ainsi trois périodes sont-elles à considérer : celle relative à la construction de la bâtisse initiale de 1180 et qui prend place dans la période romane, celle correspondant aux travaux de consolidation et de réaménagement conduits entre les XIIIe et XVe siècles (dont la tour et le logis), puis celle du XVIIe siècle au cours de laquelle Charlotte Saint-Gelais de Lusignan « fit construire le pont de pierre dormant, ouvrir de vastes fenêtres et, comble de modernisme, fit installer des latrines » (Le Château fort de Saint-Jean-d’Angle, p. 16).

Pour qui s’intéresse aux graffitis de ce site, ces trois périodes sont un point de repère important. Par exemple, beaucoup de graffitis sont tracés sur les pierres encadrant les ouvertures. Quand ils ne sont pas datés – ce qui est souvent le cas –, on sait qu’ils sont forcément postérieurs voire contemporains des périodes d’aménagement et réaménagement.

Les tailleurs de pierres

Les marques de tâcherons sont les signes lapidaires laissés par des artisans qui signent ainsi le travail accompli. Que la marque soit individuelle (un artisan) ou collective (une équipe), qu’elle soit utilitaire (par exemple faire se rejoindre des blocs de pierres) ou identitaire, elle atteste de la réalisation d’une tâche, par exemple en vue d’une rétribution. Dans le château de Saint-Jean-d’Angle, les marques conservées paraissent plutôt être celles d’individus seuls. On les retrouve en différents endroits de la bâtisse, particulièrement sur les ouvertures dont la surface plane se prête aisément à la gravure. Les ouvertures ayant été percées à partir du XVe siècle et au cours des deux siècles suivants – c’est-à-dire au cours d’une période où le château perdait son usage militaire –, on peut en déduire que les marques occupant ces emplacements leur sont contemporaines. De formes et de formats divers, elles sont typiques de celles que l’on trouve ailleurs telles des rosaces tracées au compas, des figures géographiques, des étoiles…

Les traces des visiteurs

De nombreux prénoms, patronymes, et/ou initiales figurent sur les parois du château. Les prénoms eux-mêmes mais aussi la graphie donnent à penser qu’ils datent de la fin du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, des années 1920 aux années 1940 selon les cas, voire peut-être d’une période plus récente pour quelques-uns…

Marc
Hélène
Ervin
Lucien
Yvonne Carri
C. Chaillou
Pertus
L84 (?) Crousseaut
SA POMME ? Si cette lecture est juste, il s'agirait d'un message ?

Hormis les noms tracés par une personne, des séries de noms ont aussi été dessinées. Certaines sont peu visibles car elles s’estompent avec le temps.

De toute évidence, des visiteurs se sont déplacés à plusieurs sur le site et ont marqué la pierre de leur présence. Sur une carte postale du début du XXe siècle, des vaches paissent autour du château tandis qu’une femme portant un fichu les observe. À ce moment-là, et c’est d’ailleurs le commentaire qui figure sur le livret la publiant (Le Château fort de Saint-Jean-d’Angle, p. 17), le château tient encore debout et il n’est pas envahi par la végétation (la carte postale est visible ici).

En revanche, il est en très mauvais état lors de son rachat en 1994. Ce qui signifie que, tout en ayant été négligé, le site a continué à être fréquenté après qu’il ait cessé d’être habité (XVIIIe siècle). Une hypothèse qui permet de comprendre pourquoi les dates précisées courent de 1873 à 1945. Cette temporalité correspond à l’accessibilité du château, c’est-à-dite avant que ce dernier ne soit dévoré par la végétation. Que quelques inscriptions paraissent plus récentes n’est pas incompatible avec cette interprétation. Peu de visiteurs semblent s’être aventurés en ce lieu et, s’ils l’ont fait, leurs traces ne sont pas visibles.

Dans le même ordre d’idées, beaucoup des gravures sont situées dans les parties de la bâtisse qui étaient plus aisément accessibles pendant la période d’abandon : le logis, la tour, les latrines…

1873
1883
1882
1891 : une date gravée dans les latrines
1900
1933 : une date gravée dans les latrines
1945

Une des histoires dont rendent compte ces graffitis est que, même s’il a été négligé par les pouvoirs publics, le lieu n’a pas cessé d’être fréquenté et que ses visiteurs ne sont pas non plus restés silencieux. Hormis l’affichage et le partage de leurs noms et prénoms, ils ont livré des indices temporel et géographique de leur lieu de vie. Ainsi voit-on dessinés une ancre marine et des bateaux aux traits peu assurés du fait de l’usure générée par les années. L’une et les autres rappellent que la navigation est une activité essentielle dans la région.

Autre gravure : des croix et le clocher d’une église ont été dessinés. On les retrouve en de nombreux lieux ; ils font partie d’un fond culturel commun.

Enfin, on peut apprécier des fleurs de lys dessinées dans les latrines et à l’entrée de celles-ci. D’ailleurs, le graveur semble avoir progressivement apprivoisé le thème de sa gravure, les fleurs étant dessinées en différents formats, du moins au plus élaboré. A noter que le nom gravé à côté du blason inachevé (une fleur de lys a été gravée au lieu des trois habituelles) – Thibault Albert – apparaît dans deux autres gravures (au moins). Ce qui donne à penser que la fréquentation du lieu est une fréquentation de proximité.

Un lieu d'interactions sociales

Des phrases ont également été tracées sur les murs ; elles sont caractéristiques d’une présence répétée sur le site. Cela pendant plusieurs décennies et au cours d’une longue période au cours de laquelle les propriétaires successifs ont négligé son entretien. Enigmatiques, ces phrases sont difficiles à interpréter aujourd’hui. Pour autant, elles sont la marque des interactions sociales qui se déroulaient dans cette enceinte.

La première est gravée à gauche de la porte d’entrée du logis.

Disposé sur quatre lignes, le texte qui la compose est le suivant : « Vive le Roy et les parpaillos des ». La phrase est incomplète et aucune indication temporelle n’est apportée. Dans le Trésor de la Langue Française, le mot « parpaillot » est défini comme étant une raillerie adressée aux protestants concernant, par extension, « une personne qui ne pratique pas sa religion ou qui n’a pas de religion ». Dans les parlers occitans, l’écriture correspond donc à celle gravée à Saint-Jean-d’Angle, le « t » étant absent de la graphie.

Sachant que la région a connu les guerres de religion qui ont sévi au XVIe siècle (entre 1562 et 1598), se peut-il qu’il soit fait référence à ces faits ? Et/ou au roi qui y mit fin ? En effet, en 1598, Henri IV signe l’édit de Nantes qui promeut l’égalité des Huguenots et met un terme aux conflits meurtriers des décennies précédentes. À noter que pour parvenir à cet objectif, le protestant Henri IV se convertit au catholicisme, évitant ainsi qu’une opposition contre lui ne le mette en difficulté. Toujours est-il que le qualificatif de parpaillot était également utilisé pour désigner ce roi dont on considérait qu’il s’était converti à des fins stratégiques. D’ailleurs, ce dernier fut assassiné le 14 mai 1610 par François Ravaillac (1577-1610), un personnage qui craignait qu’Henri IV ne s’en prenne au Pape et aux catholiques. Ce meurtre prouve donc la fragilité de l’édit.

Pour en revenir à la phrase, reste à comprendre pourquoi et comment, à une époque où le château était habité, de tels mots aient pu être gravés… L’énigme reste entière.

Une autre phrase, gravée dans le logis, à mi-hauteur du mur jouxtant une fenêtre, n’est pas moins mystérieuse que la précédente .

ABRAN PRYZONNIER LE ? JUIN 19 ??
La phrase précédente est inscrite sur le mur de gauche de cet espace

Si ce sont bien ces lettres qui ont été gravées, le A et le B ainsi que le A et le N du premier mot sont entremêlés. On ne reconnaît toutefois pas le prénom. Quant à la date, il est possible qu’il s’agisse de l’année 1910 sans que cela soit certain. Peut-être le prisonnier (si l’on considère que la graphie d’origine est fautive) dont il est question l’est-il dans le cadre d’un jeu ? Peut-être est-ce un jeu aussi qui fait écrire une certaine Sylvaine « MON BONHEUR » après s’y est pris à deux fois pour écrire MON, MOU ayant été tout d’abord tracé. À noter que les lettres du prénom sont interverties : Sylvanie ou lien de Sylvaine.

Est-ce la même Sylvaine qui a écrit « Thibault je t’aime » sur un bloc de pierre de la tour de garde ?

Evidemment, cette question – comme d’autres – ne peut que rester sans réponse. Mais là n’est pas le plus intéressant. En revanche, il est stimulant de constater l’intérêt des individus pour des ruines. Dans Une Histoire universelle des Ruines. Des origines aux Lumières (Paris, Ed. Le Seuil, 2020), Alain Schnapp étudie la permanence des ruines dans les sociétés et les rapports différents que celles-ci ont entretenu et entretiennent avec elles. Au-delà des différences, les ruines existent dans le regard et l’usage qu’en font les observateurs ou les visiteurs. D’une certaine façon, c’est ce à quoi la lecture des graffitis du château de Saint-Jean-d’Angle permet d’accéder. Ceux-ci nous prouvent que, bien avant qu’il ne soit réhabilité, le lieu est resté fréquenté. Aire de jeux ou de rendez-vous, support d’échanges et marqueur de sociabilité, il a probablement joué pendant plusieurs décennies un rôle social significatif pour les personnes vivant à proximité.

Enfin, si l’on considère la période récente de son ouverture au public, on constate une lecture ciblée de l’Histoire à laquelle ce château fort renvoie. En effet, dans les explications qui sont livrées dans les panneaux informatifs et à travers les activités qui sont proposées, la visite actuelle est plutôt centrée sur la période médiévale. Il n’empêche que la visite du bâti est organisée dans des espaces dont la construction s’échelonne entre les XVe et XVIIe siècles.

Ce choix est révélateur de l’importance qu’occupe l’imaginaire médiéval dans la mise en visibilité du passé. Cette attirance est partagée et dénote un rapport à l’Histoire qui, dans un cadre touristique, se nourrit du désir d’apprendre mais évidemment aussi – et surtout ? – de l’envie d’éprouver du plaisir.

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