Les graffitis de l’Abbaye d’Auberive

"Un présent du passé pour l'avenir"

Dans le département de la Haute-Marne, au cœur d’une forêt domaniale, se trouve l’Abbaye d’Auberive, située à 28 kms environ de la ville de Langres. L’histoire de cette abbaye entrelace l’histoire religieuse et les histoires politique, économique et culturelle. D’une certaine façon, on a là un implicite de la signature figurant au bas des documents de présentation du site : « Abbaye d’Auberive. Un présent du passé pour l’avenir ». Car si l’on peut visiter l’Abbaye pour le témoignage qu’elle livre de son passé, on la visite aussi pour le Centre d’Art qu’elle abrite – qui est à l’initiative de la famille Volot, propriétaire des lieux depuis 2005 – et qui est ouvert au public entre les mois de juin et septembre. Pénétrer en ce lieu, c’est donc associer d’emblée ces deux aspects, des sculptures étant présentées en différents endroits du parc (voir à ce sujet les deux articles du Monde consacrés à Jean-Claude Volot, collectionneur d’art, celui de Philippe Dagen – 12/04/2012 – et celui de Maxime Halvick – 02/07/2015).

Une abbaye cistercienne

La construction de l’Abbaye d’Auberive commence en 1135 avec la présence “de 12 moines, venus de Clairvaux“. Séjourna également en ce lieu Bernard de Fontaine (1090-1153 ; canonisé en 1174), abbé de Clairvaux (une abbaye elle-même créée en 1115). Promulguant les valeurs au fondement de l’ordre cistercien une branche réformée des bénédictins qui joua un rôle important au XIIe siècle , ce dernier encourage notamment la rigueur liturgique, l’ascétisme, la pénitence et le travail.

De cette époque demeurent une organisation particulière de l’espace et un agencement des voies d’eau qui ont structuré le quotidien monacal de cette Abbaye en même temps qu’ils en ont assuré l’expansion. Si peu reste de cette période, la réhabilitation du chevet cistercien du XIIe siècle en donne toutefois un aperçu en même temps qu’il projette le visiteur dans la période contemporaine. Cet édifice de style roman a connu l’oubli avant d’être transformé en un espace où l’on fabriquait le pain pour les prisonniers. Aujourd’hui, la douceur des lignes architecturales et des couleurs de la pierre se marie avec les vitraux de l’artiste Gilles Audoux et la sculpture du Christ de Marc Petit.

Enfin, si le lieu témoigne d’une histoire religieuse marquée par des phases d’expansion (au XIIIe siècle puis au XVIIIe siècle avec de nouvelles constructions ou bien la réhabilitation d’anciennes), il est plus discret sur les moments sombres traversés : Guerre de Cent ans (XIVe et XVe siècles) ; Guerres de religions (1567-1587) ; Révolution française. D’ailleurs, c’est au cours de cette dernière période que le site devient propriété de l’État. Il fut racheté par le gendre de Diderot, Caroillon de Vandeul, pour y installer une filature de coton avant d’être aménagé en résidence pour la famille puis… une fois vendu, en espace carcéral.

Espace carcéral

L’histoire carcérale de l’Abbaye d’Auberive est directement liée à celle de l’Abbaye de Clairvaux, elle-même transformée en prison en 1814, année au cours de laquelle arrivent en ce lieu les premiers condamnés correctionnels. Début XIXe en effet, parallèlement à la construction de prisons, faute de place suffisante, des prisonniers sont installés dans des bâtiments dont les usages antérieurs pouvaient être divers. L’Abbaye d’Auberive est un de ces espaces réaffectés, pour sa part choisi pour désengorger la prison de Clairvaux (située à 75 kms environ). Une affectation qu’explique Jean-Claude Vimont dans un article publié sur le site criminocorpus : « En 1817, on sépare les hommes dans deux quartiers : correctionnels et criminels au sein de la Grande détention qu’on installe dans le cloître après des aménagements. Les femmes et fillettes restent dans le bâtiment des convers et la détention des mineurs de moins de seize ans est installée dans les anciennes écuries dès 1825. Les femmes sont ensuite transférées dès 1856 dans une prison à Auberive en Haute Marne, les mineurs sont quant à eux divisés et transférés dans des colonies agricoles ».

Mais l’histoire de ce transfert est aussi à rattacher à l’histoire pénitentiaire en France et au sujet de laquelle Michelle Perot (1975 : 68) précise : « L’Ancien Régime avait certes connu les geôles, mais dépôts, débarras, lieux de passage plus que de séjour et de pénitence, parenthèses vers d’autres peines ou d’autres lieux : l’emprisonnement ne constituait pas la pierre angulaire de la répression ».

Des détenues arrivent donc à Auberive en 1856 ; entre 1894 et 1924, c’est une colonie agricole pour garçons de 7 à 16 ans qui s’y installe ; pendant la Seconde Guerre mondiale, ce sont des Français qui y séjournent ; après la guerre, ils sont remplacés par des Allemands. Dans les années 60, le lieu accueille une colonie. Cette chronologie est présentée sur le site internet de l’Abbaye ; elle est complétée par une synthèse des faits qui courent jusqu’à la période contemporaine : http://abbaye-auberive.com/patrimoine-histoire/.

"La Ronde des prisonnières" - Badia

Parmi les détenues de la première période, un nom se distingue, celui de Louise Michel (1830-1905) qui commença en ce lieu (1872) la rédaction de son ouvrage Livre du bagne. Institutrice, engagée dans la commune de Paris, cette militante proche du mouvement blanquiste se rapprocha des idées anarchistes lors de sa période d’emprisonnement. Quand elle arrive à Auberive, elle vient de la prison des Chantiers de Versailles. Elle séjourne à Auberive 20 mois. C’est seulement en 1877, alors qu’elle est au bagne en Nouvelle-Calédonie qu’elle reprend son récit. Toutefois, parce qu’elle a connu d’autres expériences carcérales lors de son retour en France, elle complète l’ouvrage par une troisième partie, centrée sur la prison de Clermont (1884).

Les cellules d'isolement

Quand on visite les cellules d’isolement, on est d’emblée frappé par les inscriptions et dessins qui figurent sur les portes, les murs,  l’embrasure des fenêtres… Souvent difficilement lisibles, ceux-ci sont gravés sur un mur blanchi dont l’écaillement fait parfois ressortir la graphie. Un panneau à l’entrée du lieu signale que les femmes étaient enfermées dans les cellules quand elles ne respectaient pas le règlement de la centrale, dont celui qui consistait à rester silencieuses. Une particularité dont s’étonne le député de la Haute-Marne, François-Frédéric Steenackers (1869 : 33) dans le récit qu’il publie de sa visite du lieu : « Nulle part non plus trois ou quatre cents personnes, réunies dans la même salle pour faire leurs repas, ne sauraient y mettre plus de convenance, et surtout plus de silence. C’est un mérite un peu forcé, dira-t-on : d’accord, mais nous n’avons à constater que le fait, et le fait vaut la peine d’être remarqué. Obtenir que trois cent quatre-vingt femmes passent vingt-quatre heures ensemble, que dis-je ? des mois entiers, des années entières sans parler, sans échanger […] des mauvaises langues diraient qu’il n’y a pas plus grand prodige sous le ciel ! ». S’il semble s’amuser de ce constat, très vite, il évoque l’inquiétude que provoque un tel silence : « Des fantômes muets et vivants. C’est quelque chose qui serre le cœur. Comment les malheureuses n’étouffent-elles pas dans cette atmosphère sourde, dans cette espèce de cloche où la machine pneumatique de la discipline a fait le vide et interdit toute vibration, toute circulation de la voix humaine ? » (ibid. : 35).

Compter le temps, chiffrer son identité

Difficile d’affirmer que ces graffitis ont été tracés au cours de la première période. En effet, quand des dates sont signalées, elles courent entre la fin des années 1910 et de celles de début des années 1920 ou bien elles signalent les années 1940. Les graffeurs pourraient donc être – ce n’est qu’une hypothèse – des jeunes de la colonie agricole pour une partie d’entre eux et/ou, pour autre, des prisonniers français pendant la période de l’occupation allemande. Mais ils pourraient être aussi – pour quelques autres – des enfants accueillis dans le cadre d’une colonie de vacances à partir des années 60 ou quelque autre personne…

Au-delà de cette périodisation et en lien avec la durée au cours de laquelle des prisonnières ou prisonniers ont séjourné en ces cellules, ou plus largement entre les murs de la centrale, beaucoup précisent la durée de leur incarcération en différenciant le temps écoulé et le temps à venir. D’ailleurs, à l’instar des autres lieux de détention, le décompte du temps est une pratique omniprésente, susceptible d’adopter diverses formes dont des marques de dénombrement ou l’écriture du nombre de mois ou jours réalisés ou de ceux qui restent. Plusieurs inscriptions utilisent aussi une formule en usage à l’armée – “au jus” – pour préciser la durée de détention jusqu’à la sortie.

Cellule 4 - 1351
Cellule 6
Cellule 6 - HUTTERT 772 MAX ENCORE 14 MOIS
Cellule 4 - Prunières H. le 22.8.42 383 au jus et 602 de fait
Cellule 4 - Cassey J. Le 2-11-42 77 au jus 123 de fait
Cellule 4 - Georges Vassiliades 334 au jus après avoir fini 7 mois s'en va pour l'Allemagne

Beaucoup de détenus ont par ailleurs tracé des chiffres qui pourraient pour certains correspondre à un nombre de jours de détention mais qui pourraient aussi correspondre à des matricules.

Cellule 4 - 1592
Cellule 4 - 1281
Cellule 3 - 1117
Cellule 3 - 1592

Des messages de liberté

Sans surprise, dans l’une ou l’autre cellule, on lit des messages exprimant le désir de liberté, le mot étant même gravé sur un mur de la cellule 3. D’une certaine façon, et comme cela a été observé dans tous les autres lieux de détention, les messages rédigés ou les dessins tracés au crayon ou à la mine sont un temps de pause dans le quotidien des prisonniers qui, de la sorte, échappent temporairement à leur condition. Une interprétation que confortent le choix des mots ou les thématiques des dessins.

Cellule 3 - 1355 Liberté
Cellule 4 - Vive Lafait
Cellule 6 - Croix
Cellule 6 - Coeur
Cellule 3 - Chien et croix
Cellule 6 - Personnage

Qu’ils soient écrits ou dessinés (des bateaux, une maison, des personnages, un cheval, des plans…), des messages évoquent donc souvent la vie au dehors dont le sentiment amoureux, la foi, la mobilité (par exemple en bateau ou à cheval…), des métiers…

Cellule 4 - Bateau
Cellule 4 - Bateau
Cellule 6 - Homme à cheval

Les deux maisons ci-dessous sont les seuls dessins colorés que l’on peut voir dans les cellules. Elles figurent de chaque côté de la fenêtre de la cellule 4. Leur auteur est probablement la même personne qui a repris le  dessin dans une deuxième version, positionnant autrement les bâtiments et affinant et complétant le premier tracé.

Cellule 4 - Maison
Cellule 4 - Maison
Cellule 4 - Plan
Cellule 4 - Plan

Si par le biais des messages gravés, les auteur.e.s ont tenu à signaler leur présence en ce lieu, leurs motivations ont pu différer de l’un à l’autre. A visée informative quand est comptabilisée la durée de la détention – ou la description d’un mécanisme particulier comme c’est le cas pour les plans figurant dans la cellule 4 -, l’intention peut également être esthétique, documentaire ou bien encore nostalgique. Mais quelle qu’en soit la raison, prendre le temps de graver des mots ou un dessin, même sous la forme d’un esquisse, permet sans doute d’échapper à l’isolement et à l’enfermement…

Références

Perrot M., 1975, “Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle”, Annales, 30-1, pp. 67-91. Accès : https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1975_num_30_1_293588

Steenackers F.-F., 1869, Une visite à la maison centrale d’Auberive, Paris, Didier et Ce Libraires-Éditeurs

Vimont J.-Cl., 2014, “La maison centrale de Clairvaux : de l’Abbaye cistercienne à la prison, quelle mise en valeur pour ce lieu de mémoire à double histoire ? (Mélissa FRETE)”, Criminocorpus. Carnet de l’histoire de la justice, des crimes et des peines. Accès : https://criminocorpus.hypotheses.org/9910.

5 réflexions sur “Les graffitis de l’Abbaye d’Auberive”

  1. Très intéressant.. j’ai aimé lire ces souvenirs. Ma mère et mes grands parents qui habitaient à Aubepierre dans les années I90O/1914 allaient a Auberive pour avoir de la mains d’oeuvre.. qu’ils nommaient les”colons”

    1. Jean Paul Thomas

      Bonjour Monsieur, Madame,
      J’ai découvert récemment que mon arrière arrière grand mère a était détenue à l’abbaye de Auberive entre 1880 et 1883 , elle avait le matricule n*3976 à Auberive avant d’être envoyée au bagne en Nouvelle Caledonie où elle est arrivée le 10 mai 1883 avec le matricule N* 167. Auriez vous des informations à me transmettre à son sujet où pourriez vous me conseiller sur la possibilité de retrouvé une trace de son passage à l’abbaye de Auberive .
      D’avance merci de votre aide,
      Avec ma plus sincère considération ,
      Jean Paul Thomas

  2. Jean Paul Thomas

    Bonjour Monsieur, Madame,
    J’ai découvert récemment que mon arrière arrière grand mère a était détenue à l’abbaye de Auberive entre 1880 et 1883 , elle s’appelait Marie Philomène Ligeron , elle avait le matricule n*3976 à Auberive avant d’être envoyée au bagne en Nouvelle Caledonie où elle est arrivée le 10 mai 1883 avec le matricule N* 167. Auriez vous des informations à me transmettre à son sujet où pourriez vous me conseiller sur la possibilité de retrouvé une trace de son passage à l’abbaye de Auberive .
    D’avance merci de votre aide,
    Avec ma plus sincère considération ,
    Jean Paul Thomas

    1. Bonjour Monsieur,
      Vous pouvez écrire au ministère de la Justice qui pourra vous indiquer la démarche à suivre pour obtenir des informations au sujet de votre tante. L’adresse postale est celle-ci : Ministère de la Justice, Secrétariat général, Service de l’expertise et de la modernisation, Département des archives, de la documentation et du patrimoine, 13 place Vendôme – 75042 Paris Cedex 01. Mais vous pouvez également vous rendre sur leur site (http://www.archives-judiciaires.justice.gouv.fr/inc_alias/contact.php?contact=archives-judiciaires) et remplir un formulaire dans lequel vous préciserez votre requête.

      En espérant que vous parviendrez à trouver des informations… Si ce n’est pas le cas, vous pouvez me contacter à nouveau…

      Bien à vous

      Béatrice Fleury

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