Les années noires

« Hier stand ich am 11. XI. 1940 Heinrich Heble » / « J’étais ici le 11 novembre 1940 Heinrich Heble »

G. STIPFF, M. STRIKER, P. STROMMER, 1946

Des graffitis allemands sous le pont

À proximité de la rive, entre les 3e et 10e piliers, des graffitis portent des noms et prénoms allemands. Les dates qui les accompagnent vont de 1940 à 1942 ; plusieurs fois, ils sont assortis de croix gammées et/ou de blasons à l’intérieur desquels figurent des acronymes. En comparaison avec les autres graffitis, beaucoup d’entre eux sont si endommagés qu’il est impossible de penser que leur état est un effet de l’usure naturelle.

Dans ce même ensemble, une gravure représente l’aigle, tête tournée vers la gauche, ailes déployées, un emblème héraldique que l’on retrouve de façon continue dans l’histoire allemande[1], bien que la représentation de celui-ci ait connu des inflexions (l’orientation de la tête par exemple ou le déploiement des ailes). 



 

Une autre gravure représente une couronne de lauriers finement dessinée, au-dessus et en-dessous de laquelle deux croix gammées ont été tracées puis recouvertes plus tard d’une épaisse peinture noire. Très intéressante, cette gravure résulte de plusieurs interventions. La gravure initiale représente la couronne de la victoire, un symbole héraldique, lui aussi utilisé plusieurs fois dans l’Histoire (mythologie grecque, Rome impériale, premier Empire…). En son centre, deux lettres sont entrelacées un A et un V et sont gravées en profondeur dans la pierre avec des empattements. Au-dessus et en-dessous de cette couronne, les deux croix gammées sont probablement plus tardives.

 

Que leur auteur ait précisément choisi cette gravure donne à penser qu’il inscrivait peut-être le nazisme dans le prolongement des grandes victoires de l’Histoire auxquelles la couronne se rattache. Que, par la suite, une personne ait cherché à masquer les croix gammées correspond à l’histoire de Tonnay-Charente, depuis la période de l’occupation jusqu’à la Libération.

Une occupation qui commence en juin 1940


Les soldats allemands ont occupé Tonnay-Charente dès juin 1940. De toute évidence, c’est au cours de cette période que certains d’entre eux sont venus seuls ou en groupe inscrire leur présence sur les parois du pont qui est alors sous leur surveillance. Ils l’ont fait en donnant à lire des informations précises qui sont autant de marques d’une attitude ressentie comme étant légitime. Or, c’est précisément cette légitimité que d’autres visiteurs ont symboliquement contestée en tentant d’effacer les informations relatives à ce passage. Au burin en certains endroits, à la peinture noire en d’autres. Par exemple, sur le 9e pilier, des soldats allemands ont écrit leurs noms et prénoms en y ajoutant un blason, une croix gammée et l’année 1940. Si ces auteurs ont précautionneusement souligné chacune des gravures, aujourd’hui, seuls les prénoms sont parfaitement lisibles (Felix, Gustav, Franz).

Des traces qui dérangent...

Sur beaucoup de graffitis allemands, le burin a fait son œuvre, forcément pour effacer de la paroi la référence à la présence allemande. Le geste se répète sur plusieurs des piliers situés à proximité de la rive.

Le temps aidant, on ne peut évidemment que faire des spéculations au sujet de ces traces et/ou de leur affacement. Mais si l’on corrèle ces constats avec les événements qui se sont déroulés en ce lieu, probablement disposons-nous de clés pour comprendre ce qui a pu se passer. En fait, au moment de la débâcle, comme en de nombreux autres lieux, les Allemands minèrent le pont suspendu pour priver les alliés d’une voie de passage. Informés du projet de ces derniers, des résistants parvinrent à déminer le pont le 24 août 1944. Des combats s’ensuivirent et des victimes «  morts pour la France » furent à déplorer[2].

 

Ces faits ont été rappelés, le 16 septembre 2014, à l’occasion d’un hommage rendu à ces hommes mais aussi en souvenir de l’installation de la première municipalité dont Jean Mercier fut le premier représentant. Lors de la commémoration de ces événements, le maire de la ville, Éric Authiat, a justement rappelé le rôle joué par cette personnalité qui, après avoir été à la tête du Conseil municipal transitoire qui prit ses fonctions le 16 septembre 1944, fut élu maire aux élections des 29 Avril et 13 Mai 1945.

 

Et après ?

Mais l’histoire ne s’est pas arrêtée là. Tout en marquant un tournant pour Tonnay-Charente, le déminage du pont ne signifia pas la fin de l’Occupation dans le département. En effet, les villes de Royan et de La Rochelle n’ayant été libérées que plusieurs mois plus tard, le pont suspendu resta un lieu à surveiller. Ainsi peut s’expliquer qu’un ou des hommes engagés dans cette défense se soient efforcés d’effacer matériellement et symboliquement la présence de ceux qu’ils combattaient. Évidemment, l’effacement a pu s’accomplir à un autre moment… En revanche, ce qui ne fait aucun doute, c’est que ce geste est volontaire et qu’il est en lien avec l’Occupation allemande.

[1] Thiriet D., 2010, « L’aigle : évolution d’un symbole en Allemagne et en Pologne. Le cadre de la recherche : les lieux de mémoire germano-polonais », Revue de l’IFHA 2. URL : http://ifha.revues.org/254.


[2] Voir Normand, Sauzeau, dirs, op. cit., p. 173.

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