Je suis

Au commencement

Sous le pont, les graffitis les plus anciens sont la plupart du temps gravés en profondeur. Beaucoup utilisent des lettres majuscules avec ou sans empattements. D’autres adoptent une écriture penchée à l’anglaise, l’initiale se distinguant par une élégante calligraphie « ronde ». D’ailleurs, le graffiti « Cassel », qui correspond à la date la plus ancienne (1855) identifiée sous le pont, adopte cette graphie. Pendant plusieurs décennies, à la même époque et au même endroit, des personnes ont donc utilisé des styles d’écriture en apportant un soin particulier à la forme. Ceci pour coller à un contenu qui reste inchangé pendant des décennies et qui associe noms et prénoms (ou initiales), le prénom figurant rarement seul.

Je suis ce que je fais

À la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle, jamais plus après, on trouve aussi des graffitis qui associent un nom à un métier. Certains sont présentés sous la forme d’une carte de visite ou d’un message publicitaire, telle l’inscription « M. PASCAL PEINTRE 1887 » qui est entourée d’une palette de peinture ou celle datée de 1860, «  Léonce Guestault Platrier ».

Pour ces deux exemples, le mur remplit une fonction informative par le biais de laquelle des sujets promeuvent une activité professionnelle. Pour d’autres, le secteur d’activité qui est figuré fait partie d’une identité personnelle en même temps que régionale. Ainsi des marins ont-ils  pu dessiner des ancres marines et des paysans un collet ou une tête de cheval…

Je suis ce que nous sommes

Enfin, plus on avance dans les années, plus le patronyme se raréfie au profit de la gravure d’un ou de plusieurs prénoms. Entre les années 1950 et les années 1990-2000, les rares graffitis qui figurent sous le pont sont des prénoms ou des initiales, plus rarement des symboles.

Et lorsque des tags ou graffs font leur apparition, conformément à l’usage, ils font figurer un surnom ou le nom d’un crew, ce groupe qui, pour les graffeurs, renvoie au clan ou à l’équipe dont ils font partie. 

Clairement, ces tags ou ces graffs s’apparentent à ceux que l’on trouve en milieu urbain. On perçoit les clins d’œil des graffeurs entre eux ; on perçoit aussi la protection que certains ont pu rechercher en peignant dans des zones du pont qui sont à l’abri des regards. Car à ces propriétés, il est des causes structurelles qui expliquent que le geste lui-même se soit raréfié et transformé en ce lieu. Le pont n’étant plus une voie de circulation, la fin du trafic routier a configuré autrement l’habitat. Elle a contribué aussi à réorganiser les lieux de loisir. Mystérieux parce que peu fréquenté, le pont se fait terrain d’expériences graphiques.

De toute évidence

Raconter/se raconter change d’une période à une autre, qu’il s’agisse de l’écriture de son propre nom ou de l’inscription dans un collectif. Ainsi peut-on supposer que se présenter et signifier son passage en un lieu prend place dans une histoire des relations entre les dimensions privées et publiques qui structurent les individus et les groupes[1].

 

 

 

 


[1] Fleury B., 2018, « Quand 160 ans de graffitis racontent un lieu de vie. Sous le pont suspendu de Tonnay-Charente », in : Idelson B., Babou I., dirs, Lire des vies. L’approche biographique en sciences humaines et sociales, à paraître.

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