Brouage et ses graffitis

Quelle que soit la route que l’on emprunte, on accède à Brouage (Charente-Maritime) en traversant des marais salants reconvertis en paturages dont l’étendue est parfois interrompue par des plantations céréalières… Dès l’arrivée dans cette cité située à quelques kilomètres de la mer, la magie opère tant le site surprend par le contour de ses fortifications, la douceur de ses rues et ruelles, le charme des paysages qui longent les remparts.

Le Label : Les plus beaux villages de France

 

Distinguée en 2017 par le label « Plus beaux villages de France », le village est riche de nombreux attraits telles ses constructions (les fortifications, la Halle aux Vivres, l’Église catholique Saint-Pierre-et-Saint-Paul, les forges, les souterrains…), son secteur ostréicole, ses randonnées. Et si Brouage paraît modeste aujourd’hui, la ville aime néanmoins rappeler plus particulièrement deux faits saillants la concernant. Marie Mancini fut accueillie en ce village par son oncle Mazarin qui l’éloigna ainsi de Louis XIV avant que ce dernier n’épouse Marie-Thérèse d’Autriche. Des escaliers à l’entrée de Brouage rappelleraient le souvenir de cette femme qui les aurait empruntés pour regarder partir l’homme qu’elle aimait… Brouage aurait aussi vu naître (entre 1564 et 1574), ou en tout cas grandir, Samuel de Champlain qui fonda la Ville de Québec en 1608 et y mourut en 1635. D’ailleurs, le souvenir des liens entre les deux terres est très présent dans la ville, telle cette sculpture en bois qui symbolise l’alliance entre la France et le Québec.

C’est pour symboliser l’alliance entre la France et le Québec dans Brouage que cette sculpture en bois fut installée
Le coq français et le loup québécois chantent de concert l'amitié qui unit les deux cultures

Si Brouage est aujourd’hui une cité paisible où ne vivaient en 2016 que 626 habitants, son histoire montre donc qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Ainsi, dès la fin du XVe siècle, avant même la création de la cité, le site est déjà actif sur le plan commercial bien qu’il soit « inorganisé sur d’un point de vue politique et juridique » (Champagne, Demeure, Dupont, Marchand, Mousset, et al., 2007 : 16). Le sel est alors une denrée très recherchée et son commerce un point fort de la côte.

La glacière

Les premiers pas de Jacopolis

Ainsi est-ce en ce lieu prometteur que la création de Jacopolis-sur-Brouage est décidée par Jacques de Pons en 1555. Cet avant-port de commerce de la commune de Hiers est construit « sur des terrains de délestage, c’est-à-dire un tas de sable, de pierres et de galets déchargés de navires venant chercher du sel » (ibid.). Sur le plan économique, le négoce du sel se fait à destination de la France mais aussi bien au-delà. Si dans les premiers temps, « la ville n’est […] entourée que d’un rempart de bois et de terre », très vite, des fortifications plus résistantes sont érigées (en 1569).

 

D’ailleurs, l’essor de Jacopolis-sur-Brouage fut si important que le roi Henri III en fit une Ville Royale en 1578, celle-ci devenant « un coffre-fort du pouvoir central ». Les contours de la cité datent de cette période : « Le tracé des fortifications est définitivement fixé : un carré à trame orthogonale, entouré d’une enceinte à sept bastions répartis aux angles, sur les côtés nord et sud pour protéger les portes, et à l’ouest. Une demi-lune borde l’un des flancs ».

 

Catholiques et protestants : des affrontements violents

L’histoire de la ville, c’est aussi celle des affrontements entre protestants et catholiques. Dans ce cadre, la cité fut en effet investie d’un rôle stratégique important, cette place forte représentant un enjeu économique pour les adversaires en présence. En 1567 puis en 1570, Brouage « tombe aux mains des protestants » (ibid.). Assiégée par les troupes royales, elle redevient catholique sept ans plus tard. Mais en 1586, elle est à nouveau convoitée par les protestants. Cette fois-ci, c’est le Prince Henri Ier de Bourbon-Condé qui en dirige le siège. Il opte alors pour la fermeture de tout accès à Brouage et fit couler vingt navires remplis de sable et de cailloux dans la zone la plus étroite du chenal. Par cette action, il favorisait l’envasement de la zone et empêchait la circulation, hors des marées hautes, des navires de fort tonnage. L’année suivante, Brouage retrouve le statut de siège royal sans que, pour autant, la paix ne fut rétablie, une autre attaque intervenant en 1597.

Quoi qu’il en soit, en 1626 la Cité prit le nom de Brouage et elle fut intégrée au Royaume de France par Louis XIII. Son gouverneur est alors Jean Armand du Plessis, Cardinal de Richelieu. D’ailleurs, en plusieurs endroits de la Cité on peut voir gravées les armoiries de ce dernier. « À cette époque, la ville comptait 4 000 habitants et était toujours une place de négoce : on y trouvait de tout et la cité était très cosmopolite. Point stratégique, elle devint le cœur logistique de la machine de guerre royale pour conquérir La Rochelle ».

Les archéologues qui ont conduit des fouilles dans la Cité expliquent que les maisons se sont agrandies à cette époque et que des étages ont été dressés tandis que les rez-de-chaussée pouvaient accueillir des échoppes. De cette époque, datent également les constructions de l’arsenal, de la halle aux vivres, des poudrières et de la forge royale.

La halle aux vivres

Richelieu veut alors faire de Brouage un « prototype des arsenaux modernes, et avec Brest et Le Havre, l’un des trois pivots de [sa] politique naval ». En 1685, un collaborateur de Vauban, François Ferry, s’emploie donc à moderniser la cité et envisage sa remise en eau. Le projet fut toutefois inachevé, l’Arsenal de Rochefort étant préféré à celui de Brouage…

 

Une autre raison explique le déclin de la cité : l’envasement des salines dont les raisons sont évidemment naturelles mais aussi humaines. Le géographe Louis Papy (1935 : 299) explique ces faits dans la contribution « Brouage et ses marais », publiée dans Revue géographique des Pyrénées et du Sud-Ouest : « Les guerres civiles : sur toute la lisière maritime de la Saintonge, protestants et catholiques, pendant près d’un siècle, se sont combattus; à intervalles réguliers des bandes armées ont saccagé les riches villages des pourtours du marais, semé la terreur dans les bourgs du rivage. On a coulé des bateaux dans le havre de Brouage. On a éventré des digues »…

 

Progressivement, cette cité qui avait connu une forme de prospérité est ainsi désertée… Démilitarisée en 1885, elle connaît l’exode si bien que Louis Papy dit d’elle qu’elle est une cité morte tout en soulignant évidemment son originalité Rappelons que le géographe écrit ceci en 1935, c’est-à-dire bien avant que la ville ne fasse l’objet d’un regain d’intérêt… Probablement serait-il étonné et ravi de voir les transformations de Brouage aujourd’hui !

 

 

Des graffitis sur les murs de la cité

 

En différents endroits de la ville, des panneaux signalent la présence de graffitis et leur portée historique. Effectivement, ceux-ci sont nombreux et racontent pour beaucoup d’entre eux – mais pas seulement – la présence de l’armée. En effet, on trouve de nombreux graffitis dans des lieux où des soldats devaient monter la garde : sur les murs ou à proximité des deux portes de la ville – la Porte Royale et la Porte d’Hiers – ainsi que dans les échauguettes (qui sont au nombre de 19) et en d’autres sites. Pour ceux d’entre eux qui sont datés, ils ont été gravés depuis le XVIIe siècle jusqu’à la période contemporaine.

Leurs auteurs portent des patronymes et prénoms divers. Ce qui atteste de la diversité des périodes de la gravure et du statut de leur auteur…

Les graffitis de la Porte Royale

 

La Porte Royale est la porte principale des fortifications qui ont été érigées au début du XVIIe siècle. En la franchissant, on accédait alors aux quais ; aujourd’hui, on rejoint une zone ostréicole.

Hormis les nombreuses gravures de noms ou de dates qui figurent dans ce lieu, d’autres mettent en scène des sites ou objets de la vie quotidienne. Ainsi en est-il d’un moulin à vent aux traits assurés dont on trouve la description dans un document édité par le Musée du graffiti de Marsilly à l’occasion d’une conférence prononcée en 2016 : « Ce type de moulin est caractéristique de la Charente-Maritime depuis le Moyen-âge : tour cylindrique en pierre de 15 m de hauteur environ et de 5 m de diamètre avec un chapeau en bois pour toiture, conique et tournante, et 4 ailes fixées sur un axe en bois ».

Ainsi en est-il aussi d’une très belle et longue (68 cms) épée « avec son pommeau, ses 2 quillons recourbés et sa longue lame » (ibid.). L’arme dessinée pourrait être contemporaine de la construction des fortifications comme pourraient l’être aussi la flèche gravée à proximité ou la très belle goélette.

Un message a également été gravé : il paraît prôner la justice sans contrainte. D’autant qu’à la première ligne de la gravure est ajoutée une seconde qui semble remplacer le mot Loy par Roy… Serait-ce un appel à l’indépendance de la justice rendue ?

Les graffitis de la Porte d'Hiers

Le mur de cette zone est riche de graffitis très travaillés. Hormis, là encore, les prénoms et patronymes, on découvre un visage et des souliers de femme. Ces gravures laissent imaginer le manque que ressentaient peut-être les soldats en poste à Brouage.

On découvre aussi un très beau blason arborant des fleurs de lys, des navires dont le vaisseau armé ci-dessous qui daterait du XVIIe siècle, et des noms qui se répètent d’une partie du mur à une autre…

Les graffitis des latrines

En deux endroits au moins du site de Brouage, des latrines ont été construites en prévoyant un espace pour les hommes et un autre pour les femmes, bien qu’aucune disposition ne soit prise pour permettre aux personnes de s’isoler. 

Sur les murs des latrines, côtés hommes et femmes, des initiales ou patronymes ont été évidemment gravés mais aussi, comme en de nombreux autres endroits du village, des bateaux… Dessiner sur les murs des lieux d’aisance n’est évidemment pas nouveau. Sans surprise, l’analyse des inscriptions figurant dans ces lieux permet de connaître un peu des fantasmes des visiteurs. Mais elle permet surtout d’appréhender de quelle réalité le quotidien de ces derniers est constitué. Pour ces latrines, c’est logiquement la mer qui nourrit l’imaginaire de personnes qui en vivent et vivent à ses côtés.

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